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Europe : tabac, les lobbys vont-ils encore gagner ?

Le lobbying fait partie des instruments favoris des industries du médicament et de la cigarette, notamment au sein de la Commission européenne, où une directive tabac, par exemple, a semble-t-il été rédigée par les cigarettiers eux-mêmes afin de garder la main mise sur le système de traçabilité des paquets de cigarettes.

Le profit avant tout

 

Si la pratique du lobbying a toujours fait partie de l’ADN de la Commission européenne — comme celui du Congrès américain et de tous les grands centres décisionnels —, la chose est moins avouable lorsque les industries qui dépensent des millions en influence pratiquent en parallèle le conflit d’intérêts avec assiduité. Les laboratoires pharmaceutiques font partie de ces trublions. L’un d’eux, notamment, avait fait des vagues il y a quelques années : le laboratoire américain Merck (MSD en France). Dont les agissements peu conventionnels dans l’Hexagone avaient été dévoilés par un de leurs anciens salariés, le médecin Bernard Dalbergue.

 

Essais cliniques biaisés, effets secondaires dissimulés, experts achetés. Selon lui, rien n’était trop gros pour faire vendre des médicaments. Dans un livre coécrit avec la journaliste Anne-Laure Barret, intitulé « Omerta dans les labos », et publié en 2014, ce dernier donne des exemples précis de médicaments mis sur le marché dans des conditions plutôt douteuses. Quand ce n’était pas leur dangerosité qui était volontairement occultée par le laboratoire.

 

Le laboratoire américain n’est pas le seul, dans le petit monde pharmaceutique, à jouer les agents troubles. Certains groupes vont même jusqu’à démarcher indirectement les élèves de première année de médecine, en procurant tout un tas d’avantages à leur université, comme le révélait en janvier dernier l’association Formindep. « Le temps des collusions entre le monde médical et l’industrie pharmaceutique n’est plus soutenable. Nul n’a sa liberté dès l’instant où il est juge et partie », se plaignait à ce titre Jean-Luc Dubois, le président de la Conférence des doyens en médecine.

 

Pour couronner le tout, l’industrie du médicament joue sur tous les tableaux, puisqu’au conflit d’intérêts s’ajoute donc le lobbying, qu’elle pratique de manière soutenue. Celle-ci dépense plus de 40 millions par an en lobbying dans la capitale européenne. Selon un récent rapport du Corporate Europe Observatory, « c’est environ 15 fois plus que les dépenses de lobbying de la société civile et des groupes de consommateurs qui travaillent sur la santé publique ou l’accès aux médicaments ».

 

Codentify

 

L’industrie pharmaceutique n’est pas la seule à avoir fait du couple lobbying - conflit d’intérêts son cheval de bataille. Les Cigarettiers ne sont en effet pas en reste, notamment en Europe. Véritable plaque tournante du marché de contrebande pour les paquets de cigarettes, l’UE est confrontée depuis des années à la problématique de la traçabilité. Pour faire simple : les grands cigarettiers sont fortement soupçonnés d’alimenter le marché parallèle afin d’écouler tous leurs stocks et recruter de nouveaux consommateurs dès leur plus jeune âge. Rien qu’en France, plus de 25 % des cigarettes fumées ne proviennent pas des bureaux de tabac tricolores ; parmi celles-ci, environ 12 % sont achetées légalement dans des pays frontaliers, où le tabac coûte moins cher. Les autres ? Issues de la contrebande.

 

Problème : le marché noir fait perdre d’importantes rentrées fiscales aux Etats et impacte négativement le budget alloué à la santé, sans compter que les revenus issus de la contrebande financent bien souvent des activités criminelles voire terroristes. En 2012, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a donc décidé d’adopter un protocole indiquant comment lutter contre ces trafics, notamment en organisant la traçabilité indépendante des paquets de cigarettes.

 

L’idée était de s’assurer que 100% des cigarettes produites dans les usines de tabac soient enregistrées dans des bases de données sécurisées par les autorités publiques. Ces derniers ont même fait la promotion de leur système de traçabilité, baptisé Codentify, développé par Philip Morris International (PMI) - et licencié gratuitement en 2010 aux trois autres mastodontes de la cigarette — British American Tobacco (BAT), Imperial Tobacco Group (ITG) et Japan Tobacco International (JTI).

 

« Stratégie des cigarettiers »

 

Pour remettre les choses dans l’ordre, la Commission s’est lancée dans la rédaction d’une « directive tabac », censée reprendre le protocole de l’OMS, notamment en ce qu’il interdit à un industriel du tabac de participer à la traçabilité de son produit. Perdu. Il s’avère que le texte de la Commission européenne contrevient sur ce point précis au protocole onusien. Et les actes délégués – sortes de décrets d’application – confient le système à l’industrie du tabac. Pour le pneumologue Yves Martinet, par ailleurs président du Comité national contre le tabagisme, l’ennemi est tout désigné ; la directive européenne qui associerait les cigarettiers à leur traçabilité « a été négociée avec des pressions majeures du lobby du tabac ».

 

« Connaissant le passé de cette industrie qui a organisé la contrebande, il est hors de propos qu’on puisse lui confier la traçabilité » explique-t-il. Ceci alors même que les quatre industriels ont cédé en 2016 à Inexto, une petite entreprise suisse, le système Codentify, afin de se laver de tout soupçon de conflit d’intérêts. Sauf que « l’un des dirigeants [d’Inexto] est un ancien cadre de Philip Morris dont le siège est situé dans un immeuble d’habitation de Lausanne, où habite un cadre de Philip Morris » renseigne de son côté Emmanuelle Béguinot, directrice du Comité national contre le tabagisme.

 

En novembre dernier, Françoise Grossetête, députée européenne Les Républicains (LR) et Première vice-présidente du groupe du Parti populaire européen (PPE), s’inquiétait déjà « de la stratégie des cigarettiers visant à retarder l’adoption [de la traçabilité] pour gagner du temps. » Car il s’agit d’un « système essentiel pour lutter efficacement contre la fraude, la contrefaçon et le marché noir, souvent alimenté par les fabricants de tabac eux-mêmes pour contourner les lourdes taxes imposées sur leurs produits », d’après elle.

 

Pourtant, Françoise Grossetête et ses confrères, Gilles Pargneaux et Frédérique Ries, qui se sont toujours montrés inflexibles sur le sujet face aux lobbys du tabac réussiront-ils à continuer de s’y opposer ? Si l’on en croît les manœuvres incessantes et insistantes auprès de la direction générale de la santé, du conseil de l’Union européenne voire même de certains parlementaires, il leur faudra un sens civique et une intégrité à toute épreuve pour ne pas faillir.

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